Destinées : chapître 22
Assis à l'ombre d'un olivier, Mardochée était anéanti. Il n'osait encore croire à la nouvelle qu'il venait d'apprendre. Et pourtant, il ne subsistait aucun doute quant à la réalité de cette information, puisqu'elle avait même été affichée par toute la ville : le treizième jour du mois d'Adar, tous les juifs vivant sur le territoire de Perse seraient exterminés, un par un. Mardochée se sentit immédiatement responsable de ce qui venait d'être décidé. La relation de cause à effet était plus qu'évidente : c'était son propre comportement vis-à-vis de Haman qui avait provoqué la colère de ce dernier et attiré son attention sur le peuple juif, qu'au demeurant l'homme ne portait visiblement pas dans son cœur. Sinon, pour quelle raison Haman aurait-il pris cette décision justement à ce moment-là ? Réalisant le rôle qu'il avait joué dans cette décision, Mardochée fut pris d'une sensation glacée de honte et de remords intense. Par son entêtement à ne pas vouloir céder à Haman, il avait provoqué son immense et inapaisable courroux, assez immense et inapaisable pour provoquer la destruction totale du peuple juif dont Mardochée était, aux yeux de Haman, le détestable représentant.
Mardochée déchira ses vêtements, se revêtit d'un sac, se couvrit de cendre, avant de prendre la direction du palais. Parvenu à destination, il ne put en franchir le seuil. Il était formellement interdit de pénétrer dans le palais, sale et mal vêtu. Aussi Mardochée décida-t-il de rester là, devant la demeure royale, laissant voir à toutes et à tous son immense désespoir.
Lorsque de son côté Esther apprit la nouvelle, elle eut tout d'abord, comme Mardochée, beaucoup de mal à y croire. Comment une telle horreur était-elle possible ? Comment Xerxès avait-il pu ordonner l'extermination aveugle de tout un peuple, son peuple ? Et pour quelles raison ? Ce n'était pas possible, il devait y avoir une erreur, quelqu'un s'était trompé quelque part, avait mal interprété les propos du Roi ! Mais lorsque ses servantes et ses eunuques lui eurent confirmé la rumeur, elle fut prise à son tour d'un immense désarroi. Quand on lui apprit que Mardochée était sur la place publique, vêtu d'un sac et couvert de cendres, elle donna des ordres pour qu'on lui apporte des vêtements et qu'il puisse ainsi entrer au palais. Elle avait hâte de le rencontrer pour en savoir un peu plus sur ce qui se passait. Mais Mardochée refusa les vêtements, il tenait à montrer publiquement combien il se sentait endeuillé par cette nouvelle.
Débordante d'inquiétude, Esther envoya un messager, Hatak, l'un des eunuques que le Roi avait mis à sa disposition, et le chargea de demander à Mardochée ce qui se passait réellement et quelle en était la raison. Hatak retranscrit scrupuleusement à Esther les propos de Mardochée, expliquant la situation en détail, dévoilant le motif purement personnel qui avait poussé Haman à prendre une décision aussi cruelle et définitive, dénonçant la perfidie et l'avidité de ce dernier, demandant instamment à Esther d'aller voir le Roi pour lui expliquer la situation, le supplier d'annuler le décret annonçant la terrible décision et de sauver ainsi le peuple juif. Au fur et à mesure des mots, Esther apprit la terrible vérité et en fut profondément bouleversée. Puis la panique l'envahit lorsqu'elle réalisa ce que Mardochée lui demandait de faire. Il voulait tout simplement qu'elle se rende chez le Roi sans y avoir été invitée. Or, tout le monde dans la ville de Suze, et même sur tout le territoire de Perse, savait bien que personne ne pouvait se présenter devant le Roi sans que ce dernier l'eût expressément demandé. Dans le cas contraire, et si d'aventure le Roi était de mauvaise humeur et ne tendait pas le sceptre d'or en direction du malheureux imprudent, celui-ci était purement et simplement condamné à mort. Or, cela faisait maintenant trente jours que Xerxès n'avait pas fait venir Esther près de lui. La jeune femme se demandait bien d'ailleurs quelle pouvait en être la raison. Pourtant, elle n'avait pas l'impression d'avoir pu, en quoi que ce soit déplaire au Roi. Et jusqu'à ce dernier jour où elle s'était trouvée en sa compagnie, Xerxès ne lui avait pas montré moins de passion amoureuse qu'au premier jour. Et puis, du jour au lendemain, sans la moindre raison, et sans une explication, Xerxès avait cessé de l'appeler. Elle en éprouvait, à son grand étonnement, une profonde déception. Elle avait fini par accepter sa situation au palais et tout doucement s'était rendu compte de son attachement au Roi. Elle s'était mise à attendre qu'il l'appelle et à éprouver de la joie à aller à sa rencontre. Et puis voilà qu'il avait cessé de penser à elle, qu'il s'était lassé d'elle sans doute, qu'il l'avait remplacée par une autre peut-être, puisqu'il ne l'appelait plus. Et elle s'était surprise à en éprouver une sensation de vide intense, de douloureuse solitude. C'est que, sans qu'elle s'en rende compte et sans qu'elle l'avoue jamais, ni au Roi ni à elle-même, ce sentiment qui l'avait liée à Xerxès au tout début, et qui ne ressemblait à aucun autre puisqu'elle n'avait eu, pour sa part, aucun mot à dire concernant son avenir, s'était mué en amour. Et ce manque qu'elle ressentait, se doublait maintenant d'une terrible angoisse à l'idée de ce que le Roi lui réserverait si elle osait s'approcher de lui alors que peut-être, il l'avait maintenant prise en aversion. Elle connaissait bien maintenant son tempérament colérique et ses mémorables accès de mauvaise humeur. Il ne manquerait pas, c'était certain, de lui réserver le même sort qu'à tout autre inconscient qui aurait l'outrecuidance de se présenter devant lui de son propre chef : la peine capitale. Ce qu'elle fit savoir à Mardochée par l'intermédiaire de Hatak, lui exposant ainsi les raisons évidentes de son refus de l'aider. Elle ne pouvait intercéder auprès du Roi, quelqu' en soit le motif, sans risquer sa vie. Lorsque Hatak retransmit à Mardochée les paroles d'Esther, ce dernier en ressentit une profonde déception. Esther était la seule chance qu'il leur restât à tous. Qui d'autre aurait pu influencer le Roi pour que le décret de mort contre les juifs soit abrogé ? Oui, Mardochée était profondément déçu, en colère aussi. Jamais il n'aurait pensé qu'Esther puisse refuser de l'aider. Elle était si courageuse avant, lorsqu'elle habitait avec lui, dans la petite maison où ils avaient été si heureux ! Rien ne lui faisait peur alors, sa foi était à toutes épreuves. Il était vrai que ce qu'il lui demandait là était d'un tout autre ordre mais il y allait de la vie de milliers d'hommes, de femmes, d'enfants ! Et il y avait fort peu de chance que Xerxès, quel qu'intransigeant qu'il fût dans le domaine de la loi et des traditions, applique la peine de mort contre la reine elle-même, pour laquelle, de surcroît, il éprouvait encore quelques jours avant, une très grande passion. Or, Esther semblait éprouver tout à coup une peur aussi démesurée qu'inexplicable, à l'idée de se présenter devant Xerxès. Peut-être sa vie au palais, dans le luxe et l'oisiveté, avait-elle eu raison de sa générosité première et de son courage. Peut-être se sentait-elle si bien dans son nouveau rôle de souveraine que toutes ses qualités humaines s'étaient dissoutes dans son univers d'or et de lumières, tout comme les parfums de grand prix se dissolvaient quotidiennement dans l'eau de sa baignoire.
Ce n'était pas possible ! Esther ne pouvait rester là sans tenter au moins quelque chose ! Il lui fit savoir, sans ménagement, par l'intermédiaire d'Hatak, que sa lâcheté ne la sauverait nullement, qu'elle-même connaîtrait de toute façon le même sort que ses compatriotes, ajoutant même, dans sa colère, que si elle refusait d'intervenir en faveur de son peuple, mission qui lui était d'ailleurs peut-être commandée par Dieu lui-même, ce serait quelqu'un d'autre qui serait choisi pour le faire à sa place, que le peuple juif serait tout de même sauvé grâce à Dieu, mais que son refus entraînerait la honte sur elle et sur toute sa famille.
Les paroles blessantes de Mardochée firent à Esther l'effet d'une gifle. Jamais son cousin ne lui avait parlé aussi durement. Il était le calme personnifié, jamais il ne s'était mis en colère, jamais il n'avait perdu son sang-froid, même les jours où, encore enfant, Esther, comme tous les enfants, faisait des bêtises. Il fallait bien des circonstances terribles pour qu'il lui adresse d'aussi redoutables reproches. Esther réalisa alors la gravité de la situation. Il était un peu vrai que, habituée qu'elle était, à vivre dans un décor ouaté, où chacune de ses activités était méticuleusement programmée pour sa plus grande satisfaction, où même sa coiffure faisait l'objet de tout un rituel pendant lequel elle n'avait strictement rien d'autre à faire qu'à se laisser faire, où rien ni personne ne venait jamais troubler sa royale quiétude, sa propre conscience s'en était trouvée progressivement anesthésiée. Mais là, subitement, une autre réalité, cruelle, implacable, la mettait face à ses responsabilités : la vie de milliers de juifs était entre ses mains, parce qu'une seule personne pouvait faire quelque chose pour que soi révoquée la terrible sentence : elle-même. Alors elle dit à Hatak :
- Va trouver Mardochée, dis-lui de jeûner et de prier pendant trois jours et trois nuits, d'inviter tous les juifs de Suze à faire de même. Je ferai la même chose également. Et après ces trois jours, lorsque je me sentirai prête, je me rendrai auprès du Roi pour intercéder en faveur de notre peuple. Et si pour cela je dois mourir, alors je mourrai.
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Commentaires
Séchât site : sechat.blog4ever.com/blog/index-147496.html | le 18/11/2009 à 12:32:54Bonjour Livia,
Je me demande pourquoi le roi ne souhaite plus voir Esther, c'est étrange. Quoi qu'il en soit, j'ai été surprise qu'elle refuse d'aller plaider la cause des juifs devant lui! Elle, en qui je voyais la dignité et la noblesse d'âme d'une reine... mais heureusement, elle s'est vite rendue compte de la situation. Que va-t-il se passer?
Je t'embrasse et te souhaite de passer une douce journée. Je t'envoie mes plus chaleureuses pensées d'amitié.
Séchât.