Destinées : chapître 12
La solitude des grands, évoquée par Sarah, m'a interpellé quelque part, non pas que j'en sois un, ni même que je me considère comme tel, mais la situation qui et la mienne, au regard de mes amis et des relations qui m'entourent, s'apparente un peu à celle du roi Xerxès, au risque de paraître prétentieux. C'est que je suis ce que l'on appelle généralement et vulgairement un fils à papa, avec tout ce que cela sous-entend de mépris et de jalousie de la part de ceux et de celles qui me classent arbitrairement dans cette catégorie. Ce statut particulier semble autoriser nombre de mes soi-disant amis, en tout cas relations, à profiter de mes largesses, que je suis supposé distribuer généreusement, puisque j'ai déjà le privilège inestimable d'être né dans une famille riche. Ce qui fait que je suis toujours entouré de flatteurs et de pique-assiettes et que je peux compter mes amis sur les doigts d'une seule main. D'ailleurs, mis à part Rébecca, ai-je vraiment des amis ? De vrais amis ? Des amis vrais ? Et qu'est-ce que l'amitié ? Certains disent : « l'amitié vraie se mesure dans l'adversité. » C'est un peu vrai, peut-être, je ne peux l'affirmer, ne m'étant moi-même jamais trouvé dans l'adversité. Quant à moi, je pense plutôt que l'amitié se mesure dans la différence de statut social. Celui qui sait regarder en face votre luxe de vie sans envie et sans essayer d'en tirer profit, celui-là est un véritable ami. Autant dire que l'amitié, pour un homme riche, tient quasiment du miracle. Voilà pourquoi je n'ai aucun ami. Voilà pourquoi je n'ai que des potes, des compagnons de bringue, qui constituent une sorte de cour de temps modernes, une cour un peu trop indulgente envers mes caprices d'enfant gâté, mes frasques de jeune dépravé recherchant désespérément dans l'alcool er dans les femmes un exutoire à l'extrême solitude et au profond mal-être de ceux qui n'ont plus rien à espérer parce qu'ils ont tout. Voilà pourquoi cette cour me suit pas à pas, toujours à l'affût de mes bons mots, pourtant vaseux parfois, à la limite de la provocation, de ma générosité, selon eux normale et évidente. Alors, quelque part, la solitude et l'ennui du roi Xerxès sont ma solitude et mon ennui, à la seule différence que je n'ai pas, à ma disposition, jour et nuit, un harem complet, où je pourrais, à tout moment, et surtout les jours de profonde angoisse, verser le flot de mes contrariétés dans des étreintes passagères et sans conséquence.
Les femmes…Parlons-en. Elles aussi ont vite compris de quelle façon tirer le meilleur profit de vos privilèges de naissance, ce qui fait que ne savez jamais si elles sont avec vous pour vous- même ou pour votre compte en banque et pour le pouvoir et la notoriété qui l'accompagnent. Le fait est que toutes les femmes que connais, à ce jour, ont toujours l'œil beaucoup plus brillant quand je sors mon chéquier de ma poche que lorsque j'organise des soirées en tête à tête, en toute simplicité, au coin du feu. Vous me direz, les gens riches pensent toujours que l'on en veut à leur argent, même lorsque ce n'est pas le cas. Peut-être, c'est bien possible, mais le problème reste entier, quoi qu'il en soit, parce qu'ils deviennent incapables de faire confiance à qui que ce soit, à force de fréquenter des personnes intéressées. Et ils s'enfoncent alors toujours plus dans la solitude. Le fait est également, à contrario, que Rébecca n'a jamais démontré le moindre intérêt pour mon portefeuille et qu'elle sait apprécier un tête à tête au coin du feu. Le seul problème, et il devient, après ce que je viens de dire, j'en conviens moi même, tout à fait anodin, c'est que Rébecca n'éprouve pas le moindre désir de rendre ces tête-à tête plus intimes, et qu'elle n'a à m'offrir que son amitié. Mais tout va bien puisque je viens juste de dire que je manquais jusque là d'amitié.
Ô
Sarah s'est tue quelques instants, puis nous a donné rendez-vous un peu plus tard dans la soirée, nous enjoignant de nos amuser un peu. J'ai tourné la tête vers Rébecca et encore une fois, mon cœur s'est mis à battre la chamade, comme un collégien à son premier rendez-vous. Rébecca m'attendrissait. Elle avait, en cet instant, le visage d'une enfant à qui l'on vient de raconter un conte de fée. Ses yeux brillaient d'émerveillement et de naïve impatience, comme si c'était la première fois qu'elle entendait cette histoire. Je suis resté quelques instants à la regarder, silencieux, ne voulant pour rien au monde briser l'enchantement. Pour la première fois, je me sentais bien, à ma place, avec ces gens accueillants qui avaient gardé leur âme d'enfant et vivaient leur foi avec simplicité et authenticité. Authenticité…Depuis combien de temps n'avais-je pas eu l'occasion de prononcer ce mot ? L'avais-je prononcé un jour ? Qu'est-ce qui reste authentique dans votre vie, quand depuis le jour de votre naissance, vous n'avez connu que sourires hypocrites, flatteries intéressées, indulgences néfastes ? Et que par ailleurs, vos parents n'ont jamais eu le temps de s'occuper de vous ?
Rébecca a tourné la tête vers moi, et là, j'ai compris avec une intense émotion que je comptais vraiment pour elle. Elle m'associait à son bonheur, par un seul regard. C'est bien le plus beau cadeau que l'on m'ait jamais fait. Serais-je capable de lui en offrir autant ? Elle m'a pris la main, l'a serré très fort dans la sienne, et là, j'ai su qu'elle n'attendrait jamais rien d'autre de moi que ce que je lui donnais en cet instant : mon être vrai.
Pendant que nous étions en train de manger, Sarah allait de table en table, dire un mot à chacun de invités. Je l'avais observée, discrètement, jusque ce qu'elle arrive à la nôtre. Elle avait une classe extraordinaire et un sourire merveilleux. Elle semblait dotée d'une aisance toute naturelle qui la faisait presque voler de table en table comme un papillon. Chaque fois qu'elle quittait l'une des tables, ses occupants gardaient sur le visage un air à la fois serein et dubitatif. Lorsque je la vis s'approcher de la nôtre, le visage illuminé d'un sourire franc, je me suis demandé quelle image je pourrai bien donner de moi-même à mon tour lorsqu'elle s'éloignerait de nouveau. C'était une sensation curieuse mais cette grande dame m'impressionnait et m'intimidait à la fois. Elle s'est assise en face de Rébecca, a d'abord pris de ses nouvelle, puis a demandé, l'œil pétillant :
- Tu ne me présentes pas ton fiancé ?
J'ai senti, à ce moment-là, la gêne de Rébecca, comme si je pouvais la toucher de mes doigts.
- Ce n'est pas mon fiancé, ma tante, c'est juste un ami.
Vous dire ce que l'expression « juste un ami » a provoqué en moi, je serais bien incapable de l'exprimer. Je peux juste affirmer qu'elle m'a fait mal, non que l'intention de Rébecca ait été de me faire mal, loin de là. Elle essayait seulement de se justifier, mais pour un type comme moi, qui ai justement une telle soif d'amitié, en fait ni plus ni moins que de tendresse, être « juste un ami » vous ramène brutalement à la dure réalité de l'inutilité de votre vie et de la solitude. Pouvait-on être « juste un ami ? » Selon moi, on était ami ou ne l'était pas, mais on ne pouvait être « juste un ami. »
J'ai appris deux choses ce jour-là : Sarah était la tante de Rébecca et moi, j'étais « juste son ami. »
Sarah a poursuivi, l'œil malicieux :
- Très bien, alors présente-moi ton ami.
J'ai entendu Rébecca prononcer mon prénom et mon nom. Jusqu'à cet instant, ils prenaient, dans sa bouche, une valeur que je ne leur avais jamais donnée. Mais à présent qu'elle m'avait présenté comme « juste un ami », je me demandais si toutes mes illusions n'étaient pas en train de tomber une à une.
Sarah s'est alors tournée vers moi et m'a demandé :
- Vous amusez-vous Christophe ?
- Beaucoup. C'est une soirée…comment dire…spéciale.
- Vous voulez sans doute parler de la coutume qui veut que nous nous souvenions de l'histoire d'Esther. Ici, répéter chaque année le récit de ses aventures, c'est ma façon à moi, à nous tous, d'honorer sa mémoire. Vous qui n'êtes pas habitué à cette tradition, qu'en pensez-vous ?
- Eh bien…je dois dire que je suis assez décontenancé, mais charmé. C'est magique…et réconfortant aussi.
- Réconfortant, dites-vous ?
- Oui. On se dit que finalement, si Esther a trouvé la force de résister au découragement malgré cette épreuve, cela veut dire que chacun de nous peut en faire autant.
- Vous ne pouviez me faire plus plaisir en prononçant ces paroles, Christophe, a dit Sarah, et elle a ajouté, énigmatique, en se tournant vers Rébecca :
- Et j'espère que ma nièce le comprendra très vite aussi bien que vous.
N'ajoutant rien de plus, sinon le souhait d'une bonne soirée, Sarah s'est alors levée et a quitté notre table aussitôt. Rébecca et moi ne nous sommes nullement distingués du reste des invités, laissant à qui le voulait, le loisir de constater sur nos visages l'expression de la perplexité la plus totale.
- Qu'est-ce qu'elle a voulu dire ? Ai-je demandé à Rébecca.
- Je n'en ai pas la moindre idée, m'a répondu Rébecca un peu trop vite.
Pourtant, les traits de son visage signifiaient, dans la minute qui a suivi, exactement le contraire. J'ai choisi de ne pas épiloguer plus longuement sur le sujet.
La soirée s'est poursuivie ensuite par des chants, mimes, scénettes, jeux d'ambiance, qui a certains moments, nous ont arrachés quelques larmes. Il y avait bien longtemps que je n'avais goûtés de tels moments de bonheur simple ! Ce n'est pas dans les cocktails mondains donnés par mes parents ou les amis de mes parents, ni dans les boîtes de nuit que j'aurais pu m'amuser autant !
Un moment plus tard, Sarah a repris sa place sur l'estrade et nous a de nouveau ravis de son émouvant récit...







