Justice
JUSTICE
J'ai toujours eu une très haute idée de la justice et me suis bien souvent indignée devant ces faits éminemment révoltants qui défraient régulièrement la chronique. Auparavant, j'avais, je dois le reconnaître, une tendance prononcée à en juger, voire même à en condamner les auteurs présumés ou avérés, sans les connaître réellement. La révolte altérait mon jugement avec une facilité déconcertante.
Il est certain que je n'aurai plus jamais la même approche, depuis que j'ai vécu cette extraordinaire expérience qu'est la fonction de juré de Cour d'Assises. Car j'ai réellement eu à juger des hommes et des femmes, non pas à la lecture d'un ou de plusieurs articles dans la presse, non pas derrière un écran de télévision, mais en mon âme et conscience, selon mon intime conviction, du haut de cet hémicycle impressionnant devant lequel les accusés ont eu à rendre compte de leurs actes.
Quand on a vécu une telle expérience, on n'a définitivement plus le même regard sur l'être humain. Quand on croise les yeux d'un homme ou d'une femme qui réclame justice et réparation d'un terrible préjudice et qui sait que vous êtes, parmi neuf ou onze autres personnes en appel, le garant du légitime dédommagement auquel il ou elle est en droit de prétendre, on se sent tout à coup investi d'un pouvoir immense, déterminant, terrible. Et puis quand on croise un autre regard, celui de l'accusé, dans le box en face de soi, cet accusé dont on découvre, au fil des heures qui s'égrènent dans la salle d'audience, la vie entière, dans ses moindres détails, avec ses joies, ses peines, ses réussites, ses déboires, ses traumatismes,ses injustices, on prend conscience, quelle que soit la faute qui lui est reprochée, et que cette faute soit réelle ou non, d'une terrible responsabilité, la responsabilité que l'on a d'intervenir dans sa vie et de décider de son avenir.
Et même si, comme l'a très justement fait remarquer cet avocat qui plaidait dans l'une des affaires que nous avons eues à juger, « il faut bien que, sur cette terre, des hommes jugent d'autres hommes, puisque nous n'avons personne d'autre », et même si nous savons que l'homme est imparfait, que son jugement est imparfait, que par là-même il est susceptible de se tromper et qu'aucun reproche ne lui sera fait de la décision qu'il aura prise, le juré a et aura toujours à l'esprit ce terrible sentiment de responsabilité que suscite le fait d'acquitter ou de condamner un être humain.
Pendant quelques heures, à la fois incroyablement longues et excessivement courtes, les jurés d'une cour d'Assises, avec trois magistrats, tiennent l'avenir d'un être humain entre leurs mains. La condamnation ou l'acquittement du prévenu va dépendre, lorsque l'accusé ne reconnaît pas les faits, de chaque précision qui sera donnée, de chaque preuve qui sera apportée, de chaque témoignage, de chaque indice, et, en dernier lieu, si aucune de ces indications ne parvient à emporter la certitude des jurés, de leur intime conviction.
L'intime conviction. Cette petite lumière que l'on attend, que l'on espère, que l'on appelle de tous ses vœux, lorsque le doute s'est installé et que l'on a l'esprit embrouillé par tous ces détails donnés, ces paroles prononcées. Quand on ne sait plus qui ment et qui dit la vérité, quand on ne parvient pas à trier le bon grain de l'ivraie. Dans les affaires pour lesquelles les accusés se disaient innocents, j'ai essayé de me mettre à la place des victimes au moment des faits, puis à celle des accusés. Et je pense que d'autres jurés ont dû le faire. Mais toute la difficulté réside dans le fait que nous avons alors tendance à raisonner selon notre mode de pensée personnel, selon notre personnalité, parce que nous ne connaissons pas le mode de pensée de l'autre. Une seule personne connaît exactement, dans les moindres détails, le mode de pensée de l'accusé : l'accusé lui-même, si toutefois ce dernier est en pleine possession de toutes ses facultés.
Alors nous sommes obligés de nous contenter des faits avérés, des expertises balistiques, psychologiques, psychiatriques, des témoignages plus ou moins impartiaux. Il nous est demandé de juger ensuite, « dans le silence et le recueillement, selon notre intime conviction. »
Pendant ces quinze jours où ma vie a été rythmée par les allées et venues au tribunal, où, comme une trentaine d'autres jurés, je devais me présenter au début de chaque affaire et attendre de savoir si le sort allait me désigner à nouveau, j'ai eu la curieuse sensation de me trouver dans une espèce de quatrième dimension. Tout s'est mis à tourner autour de la vie de ces personnes encore inconnues de moi quelques jours avant, et dont, malgré moi, j'ai fait partie, pendant quelques heures. J'ai croisé leur route et ils ont croisé la mienne, à un moment crucial de nos existences réciproques. Je suis intervenue dans la vie de ces personnes, certes pas toute seule, mais mon intervention, si minime fut-elle, a eu, c'est une certitude, une action sur leur vie. Quoi que l'on puisse en penser, quelque décision qui ait été prise, et que l'on soit du côté des protagonistes, du côté de leurs témoins ou de celui des jurés auxquels revient la lourde tâche de juger, un procès de Cour d'Assises est un événement humainement fort qui vous arrache malgré vous, obstinément, à votre quotidien. Parce que cet événement est important, parce que pour quelques personnes, ce procès est crucial. Parce que les faits qui ont amené ces dernières à la Cour d'Assises ont d'une manière ou d'une autre bouleversé leur quotidien. Parce que la décision finale qui va clôturer ce procès va, elle aussi, avoir une action prépondérante dans leur vie.
Car il faut toujours garder à l'esprit que les personnes qui se trouvent dans le box des accusés ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Elles encourent dix, quinze, vingt ans de réclusion. Mais il ne faut pas oublier non plus que de l'autre côté de la barre, il y a aussi les victimes ou les familles des victimes décédées ou meurtries à vie, qui elles, ont vécu, vivent encore et vivront toujours en pensée, ces moments horribles et traumatisants, parfois véritablement ignobles, et qu'elles attendent fébrilement réparation de leurs outrages. On ne peut oublier ces moments forts. Non seulement ne peut-on les oublier, mais ils changent complètement notre vision des hommes et de la justice. Car on découvre alors avec humilité qu'il n'est pas si facile de juger un homme.
Livia







